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Le Microcrédit au chevet de la Tunisie?

Photo Antoine Walter, amf.fr

La Tunisie, mère du printemps arabe, se réveille un peu groggy du clash économique provoqué par la grande déflagration démocratique. On ne le souligne pas assez mais le choc politique s’est aussi soldé par un choc économique violent auquel le pays doit plus que jamais faire face: arrêt de l’activité pendant la crise, grèves massives dans certains secteurs, fuite de capitaux ou d’investisseurs, désertion des touristes etc… autant de dommages collatéraux qui ne sont pas sans conséquences sur le niveau de richesse du pays et sur la motivation d’un grand nombre à fuir vers d’autres paradis… Le sujet est bouillant, il faut relancer la machine au plus vite afin que l’enthousiasme qui a suivi la révolution ne laisse pas place à la désillusion ou, comme le craignent certains, à l’aventurisme politique.

De plus, la libération de l’information dans le pays a levé le voile sur bien des problématiques sociales dont on n’imaginait peut-être pas l’ampleur, la pauvreté et la misère dans certains quartiers de Tunis ou certaines villes de province, le désespoir de tant de jeunes diplômés sans emplois, la pressurisation des tour operator sur l’économie locale etc…la Tunisie reste plus que jamais un brasier social qu’il faut soutenir au plus vite. Il y a donc urgence pour les actuels et futurs dirigeants du pays à trouver des solutions pour relancer la machine économique.

Le microcrédit est immédiatement apparu comme l’un des outils à actionner. Il n’est pas une nouveauté dans le pays, loin s’en faut, puisqu’Enda Inter-Arab notamment y déploie ses programmes de microcrédit dans tout le pays depuis 16 années. Cette remarquable institution de microfinance fait même partie des cent plus importantes au monde avec plus de 160 000 clients et un portefeuille de 40 millions de dollars. Un deuxième acteur, étatique celui-là, la Banque Tunisienne de Solidarité, développe également des activités dans le pays et un appel vient d’ailleurs d’être lancé pour pourvoir à son redressement. Au-delà de ces deux acteurs et d’une quantité de micro intervenants, le secteur de la microfinance ne s’est cependant pas développée en Tunisie autant que dans certains autres pays où des réglementations souvent libérales lui ont permis une diffusion plus large. Il ne répond donc pas à l’ensemble des besoins de ceux qui se sentent capables de lancer leur propre activité d’auto subsistance.

La question est donc fondée : le microcrédit est-il LA solution pour la Tunisie ? Une grande conférence se tenait les 20 et 21avril dernier sur le sujet à Tunis qui a montré les besoins du secteur. D’ailleurs, l’empressement de certains acteurs occidentaux a « investir » le pays en dit aussi long sur la perception des potentialités présentées par la Tunisie en la matière….

En y regardant de plus près et sur une population de 10 millions d’habitants, on nous annonce un potentiel de bénéficiaires de microcrédits de l’ordre de 10% de la population, soit 1 million de personnes, alors qu’ils ne sont qu’un peu plus de 300 000 à pouvoir en bénéficier actuellement. Ce chiffre symbolique est sans doute un peu généreux et les approches mécaniques de ce type ont souvent montré leurs limites par le passé. Il paraît plus raisonnable de compter sur une population cible de l’ordre 600 et 700 000 clients potentiels, c’est à dire 300 à 400 000 de plus qu’actuellement. Sur la base d’un tel objectif, le microcrédit permettrait de traiter environ 10% de la problématique du chômage et de l’exclusion dans le pays, ce qui n’est pas neutre.

Que faire face à cette situation ? Une commission de travail vient d’être constituée, à l’initiative du ministère des finances, qui réfléchit à l’édition d’un texte règlementaire pour régir le futur du secteur. On imagine que ce texte définira le futur cadre légal de l’activité des institutions de micro finance, les conditions de leur agrément ainsi que les normes d’organisation ou d’accès à la ressource qui leur seront imposées. Il devra aussi répondre à la question de l’ouverture de son marché des changes afin que les soutiens étrangers de la Tunisie (on pense à l’immense communauté des tunisiens du monde ou aux acteurs internationaux de la microfinance) puisse s’y investir sereinement. Elle doit en tout état de cause faire vite si l’on veut que le secteur puisse contribuer rapidement à la relance du pays.

Cependant, l’engouement pour le sujet ne doit surtout pas occulter les risques qu’il y aurait à trop vouloir libéraliser. La révolution tunisienne intervient dans un autre contexte de crise, celui du microcrédit en Inde. Sous les feux de la rampe depuis des semaines, cette crise-là nous montre combien le développement d’une microfinance sauvage, trop dérégulée ou mercantile aboutit à des catastrophes totalement contre-productives et diamétralement opposées à l’essence même de ce bel outil de développement. Il en est ainsi de la sur-multiplication d’institutions de microfinance au même endroit qui aboutissent systématiquement à d’inacceptables problématiques de surendettement.

Au-delà de l’Inde, le cousin Marocain, le Nicaragua ou d’autres encore sont bien placés pour témoigner des ravages engendrés par une microfinance trop libéralisée. Ces pays tombés dans la piège de la saturation et de la sur concurrence n’ont pas su tirer les enseignements de la crise bolivienne qui pourtant, quelques années plus tôt, avait montré la voie à ne pas suivre et les dangers d’une trop grande dissémination de l’outil. N’en ayant pas tenu compte ils ont eu, à leur tour, à subir les affres d’une profonde crise quatre ans après avoir grandes ouvertes les vannes du crédit. Si c’est une chance pour la Tunisie que de pouvoir tirer les enseignements de la crise actuelle en Inde ou ailleurs, elle ne pourra jamais prétendre ne l’avoir pas vue tant elle est violente, les médias nous le rappellent au quotidien. Elle dispose donc entre ses mains de toutes les cartes pour développer sa microfinance sur des bases sainement régulées, c’est une bonne nouvelle.

Qu’en est-il ? Il serait suicidaire de considérer la microfinance comme LE remède absolu contre le chômage et, partant de ce postulat,  de vouloir la laisser se développer de manière trop large et trop sauvage. On l’a dit, le potentiel de bénéficiaires supplémentaires oscille sans doute entre 300 et 400 000. Pratiquement, cela signifie qu’il n’y a de place que pour deux ou trois nouveaux acteurs sérieux, guère plus. Ouvrir trop grand le robinet ou l’illusion que le marché est infini entraînerait une course à la création et à la concurrence tout à fait dommageable pour le futur du pays. N’en déplaisent aux investisseurs mercantiles à l’affût d’une éventuelle « opportunité » tunisienne, le « marché » n’y est pas sans limites.

La question du surendettement telle qu’elle surgit en Inde montre aussi que le sujet doit être traité en amont et pas à coup de chaudes larmes quand il est trop tard. La constitution d’un bureau de crédit (fichier central des emprunteurs), même si l’outil n’est pas parfait,  paraît faire sens dans un pays où l’usure est plutôt moins développée qu’ailleurs. Cette même usure, autre grande source potentielle de surendettement, doit également être traitée par le législateur. Elle doit être combattue et la Tunisie libre ne doit surtout pas devenir son terrain de jeu. Elle est aussi l’un des facteurs du surendettement en Inde et son traitement à posteriori est une gageure.

Rappelons enfin et surtout que le microcrédit, s’il est un outil d’insertion économique est également un outil d’intégration sociale. L’accompagnement de ses bénéficiaires et la proximité de l’institution avec ses clients est une clé de sa réussite, Enda Inter-Arab en est l’exemple parfait. Il serait donc de bon ton que le régulateur n’omette pas dans ses directives la dimension d’accompagnement social sans laquelle les dérives ou les ratés sont légion.

Voila donc la Tunisie confrontée, pour le développement de son secteur de la microfinance, au dilemme de toutes les révolutions: faire vite pour répondre au fantastique vent de liberté, d’initiative et d’aspiration qui souffle sur le pays, mais ne pas le faire dans la trop grande précipitation et libéralisation qui comme en Inde ou ailleurs risquerait de mener, à terme, le pays là où il ne veut surtout pas aller. Entendre parler en Andrah Pradesh de suicides dus au microcrédit est insupportable. Fasse que cette actualité dramatique ait un échos suffisamment fort à Tunis aussi. On est en droit de le penser si l’on songe aux grandes compétences qui s’exercent déjà dans le pays et qui, n’en doutons pas, seront largement entendues sans qu’il soit nécessaire de rameuter tous les consultants du monde!

Yasmine Hamraoui – Arnaud Poissonnier

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